J-Louis Luciani : L’agriculture est un des leviers du développement de la Corse

Le 04 juillet 2012

En marge du lancement de la campagne de promotion estivale des fruits et légumes et du veau corses, Jean-Louis Luciani, président de l’ODARC (Office de développement agricole et rural de la Corse), dresse un état des lieux de l’agriculture insulaire et des problématiques à résoudre, notamment foncières. Il explique, à Corse Net Infos, qu’il faut préserver le foncier agricole pour construire l’agriculture de demain, qui sera un des leviers du développement futur de la Corse.

Corse net info 29/06/2012 

Jean-Louis Luciani :« L’agriculture est un des leviers du développement de la Corse »

 

 

 

En marge du lancement de la campagne de promotion estivale des fruits et légumes et du veau corses, Jean-Louis Luciani, président de l’ODARC (Office de développement agricole et rural de la Corse), dresse un état des lieux de l’agriculture insulaire et des problématiques à résoudre, notamment foncières. Il explique, à Corse Net Infos, qu’il faut préserver le foncier agricole pour construire l’agriculture de demain, qui sera un des leviers du développement futur de la Corse.

 

- Dans quel état est l’agriculture en Corse ?

- Après 20 ou 30 ans de déprise, l’agriculture est, en Corse, dans une situation très difficile avec des problèmes multiples que l’on doit appréhender. D’abord, la problématique foncière est très importante. Le foncier en plaine, là où l’activité agricole a naturellement vocation à se développer, fait l’objet d’une spéculation urbanistique et immobilière très forte. On le voit en Casinca et en plaine orientale. Il faut donc qu’on se donne les moyens de sécuriser ce foncier. Sinon, nous hypothéquerons le développement futur de l’agriculture qui, dans une, deux ou trois générations, disparaîtra parce qu’elle a vocation de s’organiser d’abord en plaine. Tout l’enjeu du PADDUC, pour le développement agricole, sera d’identifier et de sécuriser ces zones à vocation agricole.

 

- N’y-a-t-il pas également une problématique foncière pour l’agriculture de montagne ?

- La difficulté foncière est complètement différente. Il n’y a, heureusement, pas cette pression spéculative. Par contre, le foncier est morcelé, très souvent en situation d’indivision avec une multitude de propriétaires, donc difficile à maîtriser, à mobiliser et à valoriser pour le mettre à la disposition des éleveurs notamment. Nous avons créé des outils, comme l’Association foncière de propriétaires (AFP) qui demande un travail considérable. Nous l’avons pris à bras-le corps depuis un an, à partir d’un schéma de développement pastoral que j’ai fait adopté par la CTC. J’ai fait le tour de Corse pour mobiliser les acteurs sur cette question.

 

- Les AFP ne s’avèrent-elles pas difficiles à mettre en place à cause de la forte réticence des propriétaires, comme ce fut le cas à Lama ?

- Au début, c’est difficile, mais les réticences tombent après quelques réunions d’explication. Au final, très peu de gens refusent d’intégrer l’AFP. Ils le sont de fait, même si leurs terrains ne sont pas mis en valeur, car l’AFP intègre tout le monde dans la mesure où 50 % des propriétaires sont d’accord. L’AFP de Lama est une réussite, il est même question de l’étendre à la vallée de l’Ostriconi. C’est très encourageant pour nous qui l’accompagnons. Il faut généraliser partout en Corse ce type de structure et rappeler qu’une AFP ne dépossède personne de son titre de propriété. Elle concerne des zones de montagne fortement emmaquisées et soumises à la pression incendiaire. C’est quand même mieux de voir ces zones valorisées, clôturées et pacagées que de voir un maquis dense, impénétrable qui, parfois, fait l’objet de déclarations par un éleveur pour obtenir des primes ! Et lorsque ce maquis est contrôlé par un inspecteur européen, nous avons les plus grandes difficultés à lui faire admettre qu’il est pacagé par du bétail et qu’il a une valeur nutritionnelle importante.

 

- Pour régler cette problématique foncière, l’ODARC n’a-t-il pas le droit de réquisitionner des terres incultes ?

- Ce sont des outils mis en œuvre au niveau départemental et qui commencent à fonctionner. Mais je ne pense pas que ce soit la solution. Je crois beaucoup plus à la mobilisation du foncier dans une logique gagnant-gagnant.

 

- C’est-à-dire ?

- Je proposerai au Conseil exécutif de la CTC, dans le cadre du PADDUC, de mettre en place un système de péréquation entre zones constructibles et zones agricoles. Pour mobiliser, en faveur du développement agricole, un foncier qui ne sera pas urbanisable et n’aura pas vocation à l’être pendant longtemps, il faut que son propriétaire, à un moment, s’y retrouve.

 

- Comment peut-il s’y retrouver ?

- En prenant un peu à l’un pour donner à  l’autre. Celui que l’on a beaucoup enrichi, parce que sa terre est devenue constructible, sera touché par une fiscalité qui sera redistribuée pour rétribuer correctement le propriétaire dont le terrain restera à vocation agricole. Il faut trouver des mécanismes fiscaux intelligents de rééquilibrage. Aujourd’hui, en plaine, des terres sont en friche. A la différence du foncier de montagne, les propriétaires sont identifiés et titrés car, là où la terre a de la valeur, l’indivision est dépassée. Les gens préfèrent laisser la terre en friche, même pendant 20 ans, en attente d’une possible urbanisation, d’une évolution du PLU qui la rendra constructible et démultipliera sa valeur. En attendant, cette terre à forte potentialité agricole est gelée, son propriétaire ne veut pas consentir de bail à un agriculteur ou à un éleveur. C’est catastrophique, c’est la ruine de l’agriculture corse !

 

- La médiatisation des conflits entre éleveurs et propriétaires, qui veulent récupérer leurs biens, n’alimente-t-elle pas aussi la réticence à consentir un bail ?

- Certainement aussi. Mais, ce n’est pas dans l’agitation qu’on va construire l’agriculture. C’est plutôt dans l’apaisement, le travail, la manière dont on va imaginer les outils qui vont nous permettre, demain, de structurer une agriculture en Corse. Il faut se projeter assez loin. Personne n’est capable de dire, aujourd’hui, ce que sera l’agriculture dans 20 ans. A ce moment-là, peut-être, serons-nous dans l’obligation de produire beaucoup pour nourrir la population ! Il faut garder cela à l’esprit car, quand on urbanise, on ne revient pas en arrière.

 

- Etes-vous en train de dire que l’avenir de l’agriculture corse dépend de facteurs extérieurs ?

- L’agriculture dépend d’un tas de facteurs que l’on ne maîtrise pas, notamment la mondialisation. Rien ne nous dit que, dans quelques années, les produits agricoles ne seront pas assujettis à une taxe carbone. Peut-être qu’un jour, faire venir un fruit ou un légume d’Espagne ou de l’autre bout du monde coûtera plus cher que de le produire ici ! Ce n’est pas le cas aujourd’hui. C’est pour cela que nous sommes sur des marchés de niche de qualité. Cette île, qui a nourri des générations et des générations de Corses, a de fortes potentialités de développement agricole. Préservons ces potentialités et ce foncier à vocation agricole qui seront très importants pour les générations à-venir.

 

- Aujourd’hui, miser sur la qualité est-ce le moyen de sauver l’agriculture corse ?

- Nous n’avons pas les moyens de faire des volumes. Nous ne pourrons pas concurrencer les fruits et les légumes d’Espagne ou d’Amérique du Sud qui font des volumes considérables. Jamais, nous pourrons nous aligner sur leurs prix ! Par contre, nous avons une carte à jouer en matière de qualité où nous sommes capables de soutenir la concurrence. Ce sont des niches de marché, mais au niveau mondial, ces niches totalisent des volumes conséquents. Il faut continuer sur ce créneau de la qualité, du produit en lien direct avec son terroir, son identité. L’avenir de l’agriculture corse est là.

 

- Les jeunes agriculteurs s’installent-ils en nombre suffisant pour pérenniser cette agriculture ?

- Non. Le nombre n’est pas suffisant, aujourd’hui, pour relancer véritablement une agriculture. Les jeunes sont confrontés à des difficultés que nous appréhendons depuis plusieurs années, mais que nous n’avons pas encore solutionnées.

D’abord, des difficultés de formation qui n’est pas au niveau de notre ambition. La CTC ne maîtrise pas la formation qui est une compétence régalienne. D’où le travail que nous commençons à faire avec l’Etat pour l’améliorer.

Ensuite, pour s’installer en tant qu’éleveur, il faut mobiliser 40 ou 50 hectares mécanisables et avoir une autonomie fourragère. Il est difficile, en achetant une botte de foin qui coûte 17€, de tirer un revenu décent de l’exploitation. La problématique foncière est un frein très fort à l’installation d’un jeune agriculteur.

S’ajoutent des problématiques liées au financement. Aujourd’hui, un jeune agriculteur a une double peine quand il va voir une banque : il est jeune et il est agriculteur ! Il y a un travail important à faire pour que les banques recommencent à financer l’agriculture.

 

- Que fait l’ODARC pour les aider ?

- Nous avons mis en place un fonds de garantie bancaire, qui garantit à hauteur de 70 % le prêt consenti au jeune agriculteur. Egalement, un fonds public d’avance remboursable, qui vient diminuer la part que la banque doit mobiliser sur le financement de l’installation. Ces outils financiers ont été validés par la CTC et sont en train d’être lancés.

Enfin, la Corse souffre d’une perte de repères et d’identité. On est passé, en deux générations, d’une culture agro-sylvo-pastorale à la culture de l’emploi public. Pour inciter les jeunes à revenir à la terre, les sensibiliser très tôt à ces métiers, nous avons démarré un important travail pédagogique dans les écoles primaires.

 

- Quel sera la place de l’agriculture dans le futur PADDUC ?

- L’agriculture doit y prendre toute sa place. Nous en avons débattu en Conseil exécutif, tout le monde en est convaincu. Quoi qu’on en dise, l’agriculture est un des leviers du développement futur de la Corse. Même si aujourd’hui, elle ne représente que quelques pourcentages du PIB, il faut prendre un peu de hauteur pour imaginer ce qu’elle sera demain. Il faut presque repartir de zéro. C’est à la fois difficile à cause de toutes les problématiques qu’il faut résoudre et, en même temps, enthousiasmant tant le sujet est passionnant.

                                                                                  Propos recueillis par Nicole MARI

 

Corse net info 29/06/2012 

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